Le long des canaux pékinois (北京河)

Le long des canaux pékinois (北京河)

Ce sujet dans lequel je me lance n’est pas simple. En effet, pas mal de questions se posent sur le système hydraulique de Pékin, mais il y en fait peu de réponses. La raison est que son histoire est longue, car elle remonte au XIIième siècle, quand la dynastie Jin s’installa à Pékin, afin d’y acheminer des militaires pour la conquête des régions du Nord. La plupart des archives études sur le sujet ont à présent été perdues. On sait que le réseau existant à l’extérieur des murs de Pékin interconnecte les rivières, les canaux, les douves et les lacs. Il y a aussi des écluses par-ci par-là. On ne sait par contre plus où étaient les rivières il y a mille ans, et il n’est pas sûr qu’il existe encore des cours non artificiels à moins de 15km des anciens remparts (actuel second périphérique).

Du côté Est de Pékin, le réseau est relié au Grand Canal, et le transport se faisait avec des bateaux à fond plat (des jonques) halés par des bateliers. Ce Grand Canal (Dà Yùnhé – 大运河), qui fut allongé au fil des dynasties, est le plus grand canal ancien au monde. Il débute au nord par Pékin et se termine au sud à Hangzhou, dans le Zhejiang, avec une longueur totale de 1800 km (estimation variable cependant). Il passe notamment dans les villes de Pékin, Tianjin, et traverse les provinces du Hebei, du Shandong, du Jiangsu et du Zhejiang. Les parties les plus anciennes remontent au Vième siècle av. J.-C. Vers le milieu du XIXième siècle cependant, le développement du transport maritime et l’ouverture des voies de chemin de fer Tianjin-Pukou et Pékin-Hankou réduisirent grandement le rôle du canal comme artère majeure de transport en Chine. D’importantes parties cessèrent d’être entretenues, s’envasant rapidement. Avec l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, d’importants travaux de réhabilitation furent engagés sur le Grand Canal pour redonner son importance économique première. Il est à présent inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2014.

Les différentes zones drainées par les canaux, et en particulier par le Grand Canal, bénéficiaient de leur importance économique. En effet, ils permirent tout d’abord de ravitailler la capitale en y acheminant des céréales venant du sud du pays. L’autre fonction est bien sûr l’irrigation des terres traversées par ces canaux. Egalement, la Chine a été de nombreuses fois soumise à de fortes inondations lorsque les cours d’eau naturels sortaient de leur lit (voir les divagations du fleuve Jaune à la fin de cet article), les canaux permirent ainsi de mieux maîtriser les éléments. Il s’agissait également d’un moyen de transport fiable pour les dirigeants qui souhaitaient parcourir régulièrement le sud de l’empire. Enfin, le Grand Canal permit aussi des échanges culturels entre le nord et le sud de la Chine. Le canal fit forte impression aux premiers visiteurs de l’empire. Marco Polo mentionna les ponts avec arches du Grand Canal, ainsi que ses importants entrepôts et le commerce qu’engendrait le canal au XIIIième siècle.

Bref, vous l’aurez compris, les canaux ont ici une importance dans l’Histoire de la Chine, tant sur le plan économique, militaire, politique, culturel, mais aussi bien entendu géographie. A présent à Pékin, ils sont très appréciés pour les longues balades du week-end, aussi bien à vélo qu’à pied, comme ici le long du Liàngmehé et du Bàhé.

De nuit, les canaux, et plus particulièrement le Liàngmahé 亮马河, offrent un repère très agréable pour se promener et admirer les jets d’eau et jeux de lumières. J’apprécie notamment beaucoup une séance de yoga au crépuscule sur un des pontons, c’est parfait pour évacuer la nervosité de cette interminable période d’école à la maison. S’y retrouver le soir pour écouter de la musique est aussi une excellente manière de sortir retrouver un peu de fraîcheur après une journée de forte chaleur.

 

Le nom de ce canal Liàngmahé tiendrait du fait que dans les temps anciens, les convoyeurs de marchandises devaient laver leurs chevaux avant d’entrer dans la capitale. Ils les baignaient dans l’eau du canal et les laissaient se sécher sur la rive, d’où le nom originel de ce tronçon : 晾马河 (en pinyin liàngmahé, signifiant « la rivière où les chevaux sèchent au soleil »). Avec le temps, les gens ont modifié son nom pour le plus élégant 亮马河 (qui se prononce de la même manière mais avec un premier caractère différent, signifiant à présent « la rivière des brillants chevaux »).

Si je me risque au même jeu de traduction du canal Bàhé 坝河, cela signifierait « rivière de la digue » (ou du barrage peut-être). C’est effectivement cohérent avec le fait que ce canal ait été construit il y a près de 800 ans de le but de protéger la ville des inondations récurrentes qu’elle subissait. 

A l’intérieur des murs de la ville (comprendre à l’intérieur du second périphérique), les canaux permettent aussi d’alimenter les lacs dont nous avons parlés lors d’un précédent article. A l’époque, ils permettaient aussi le transport sur des barques.

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Un bras du Grand Canal (si j’ai bien compris) qui alimente le lac Qiǎnhai. A droite on aperçoit un mur du temple du dieu du feu (Huǒshén)

En hiver, il fait si froid que les canaux et les lacs sont gelés (les enfants avaient d’ailleurs pu y patiner). Mais cela n’arrête pas les anciens pékinois, qui n’hésitent pas à aller faire quelques brasses pendant que nous les regardions bien au chaud dans nos grosses doudounes bien épaisses.

J’en profite d’ailleurs pour vous partager quelques clichés d’une randonnée d’une dizaine de kilomètres que nous avions faite en janvier exclusivement sur une rivière gelée, la rivière blanche (qui est naturelle cette fois-ci).

Pour terminer, je profite de ce sujet fluvial pour vous partager un fait historique qui m’a impressionnée (il m’en faut peu, je vous l’accorde :)). Il s’agit des divagations du fleuve Jaune, qui se jette dans le Mer Jaune à l’est de la Chine, dans la zone entre Pékin et Shanghaï (il faut considérer un périmètre large, vous allez comprendre pourquoi). En effet, les divagations du fleuve Jaune désignent les changements de lit du fleuve dans son cours inférieur depuis l’établissement de la civilisation chinoise il y a plusieurs millénaires. Ces modifications du tracé du fleuve proviennent de la topographie régionale, et de la forte charge sédimentaire de ses eaux charriant de grandes quantités de limon. La particularité de ces divagations dans le cas de ce fleuve tient au fait que celles-ci peuvent déplacer son embouchure de plusieurs centaines de kilomètres le long du littoral, au point de la faire passer de part et d’autre de la péninsule du Shandong suivant les époques. Les archives historiques montrent qu’au cours des deux derniers millénaires, le fleuve a connu plus de 1500 modifications mineures, près de 25 modifications majeures, et a changé six fois radicalement son cours. Chaque changement majeur consécutif à une crue a été un désastre humain pour la population noyée (on parle en million pour dénombrer le nombre de morts), et une catastrophe économique imposant de réorganiser les aménagements des voies navigables et notamment la circulation dans le Grand Canal.

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